Alors qu’il a donné lieu à un grand nombre de travaux dans les années 1970 et malgré un certain regain d’intérêt, le thème des catégories populaires est aujourd’hui relativement peu traité dans les sciences sociales. Avec la crise, ou plutôt « les crises » (crise du marché du travail, du logement, des banlieues, des services publics…), ces catégories se trouvent pourtant au centre de nouvelles inégalités qui battent en brèche l’hypothèse d’une « moyennisation » de la société.

Le développement d’un contexte marqué par la vulnérabilité, la précarité, l’exclusion et l’incertitude face à l’avenir a été largement décrit pas les sociologues. À la lumière de cette nouvelle donne sociale, ce numéro se propose d’interroger la position spécifique des catégories populaires dans la stratification sociale, leurs expériences de la précarité, la manière dont elles y font face, mais aussi la façon dont elles apparaissent dans les discours et les représentations et s’y forgent une voix.

Catégories populaires et stratification sociale

Ce premier axe invite les auteurs à réfléchir aux contours, aux lignes de clivage internes et à la position des catégories populaires au sein de la stratification sociale. Les contributions s’attacheront à définir ce qu’on entend aujourd’hui par catégories populaires en fonction de différentes caractéristiques d’ores et déjà mises en avant : petitesse du statut professionnel ou social, étroitesse des ressources économiques, exposition à l’insécurité, espace restreint de la mobilité sociale, position culturellement dominée. Ces caractéristiques restent-elles pertinentes et dans quelle mesure peut-on les préciser et les faire évoluer ? Existe-t-il de nouveaux visages et de nouveaux aspects de la condition populaire liés aux nouvelles inégalités, et peut-on mettre en évidence une fragmentation interne à ces couches sociales (petite classe moyenne, travailleurs pauvres, exclus, etc.) ? Des contributions à caractère méthodologique pourront s’interroger sur les outils statistiques pertinents (recensement, enquêtes sur les revenus et la consommation des ménages, etc.) et leur renouvellement (évolution des outils et des modèles d’analyse de la stratification sociale).

Conditions de vie et mobilité

Les auteurs pourront également s’interroger sur les conditions de vie matérielles au sens large des catégories populaires. Quelles sont leurs ressources, leurs conditions d’habitat, leur rapport au travail, à la famille, à la consommation, aux loisirs, à la culture ? La vie des catégories populaires est-elle encore faite de privations, d’insécurité, et quelles sont les lignes de clivages internes ? Quelles stratégies sont éventuellement mises en œuvre pour faire face à l’adversité ? D’une façon générale, l’évolution observée par Olivier Schwartz d’un ascétisme et d’un anti-hédonisme vers l’accès à une vie moins étriquée (Schwartz, 2002) est-elle remise en cause par la crise économique actuelle ? Une autre interrogation pourra concerner la mobilité sociale de ces catégories. Ces dernières subsistent-elles dans une attitude fataliste (Hoggart, 1970) ou bien tentent-elles de s’élever socialement ? Quelles sont les éventuelles stratégies mises en œuvre pour « s’en sortir » et les voies privilégiées dans cette perspective ? Dans quelle mesure leurs projets de mobilité sociale sont-ils fructueux et, en cas d’échec, comment les déceptions s’expriment-elles ? En France, les jeunes issus de la « démocratisation scolaire » (Beaud, 2002) qui ne parviennent pas pour autant à échapper à la condition ouvrière fournissent un bon exemple de la frustration liée à une mobilité sociale entravée.

La place des catégories populaires dans les discours politiques, médiatiques et les productions culturelles

S’interroger sur les catégories populaires implique enfin de prendre en compte la place qu’elles tiennent dans les discours publics et l’imaginaire collectif. Si la croissance économique a pu engendrer un certain effacement de ces catégories dans les productions culturelles et médiatiques, la récente crise financière mondiale et ses répercussions les ont à nouveau projetées à l’avant-scène, souvent dans leurs aspects les plus dramatiques (chômage, pauvreté, faillite personnelle, perte de logement, etc.). Dans ce contexte, les images folkloriques (par ex., la série Les Bougons au Québec), indignées (les nombreux reportages sur les effets de la crise financière et économique), didactiques (la série The Wire aux ÉtatsUnis), etc., s’entremêlent. Cet enchevêtrement soulève la question des représentations partagées des catégories populaires et de la stratification sociale dans une société en apparence moins hiérarchique et plus centrée sur d’autres formes de regroupements sociaux (Latour, 2006). En outre, les catégories populaires produisent elles-mêmes leur propre parole et expression culturelle, comme l’ont montré pour la France les travaux de François Furet et Jacques Ozouf (1971) sur l’alphabétisation ou de Jacques Rancière (1981) sur les ouvriers saint-simoniens. Les styles culturels à l’origine populaire finissent par ailleurs, dans certains cas, par se diffuser au sein de l’ensemble de la société (pour la musique, pensons seulement au Blues, au Jazz, au Rock et plus proche de nous, au Rap). Il convient d’en analyser le contenu et la réception, en tenant compte des institutions et des techniques (les nouvelles technologies, par ex.) qui soutiennent cette production et des idéologies qu’elles véhiculent ou qui les guident (la doctrine saint-simonienne en fournit un exemple pour le 19e siècle).

Au-delà du champ culturel, les catégories populaires font l’objet d’une attention particulière de la part des femmes et hommes politiques, avec des inflexions différentes selon les contextes nationaux. Les appels au « peuple » ont encore une certaine résonance dans le contexte français, alors que les « classes moyennes » (inférieures), les gens ordinaires, voire les « payeurs de taxe » ou le « vrai monde », semblent la cible privilégiée du discours politique au Québec. Comment se structure ce discours politique, de quel « peuple » ou « classes populaires » parle-t-il et quel impact ce discours peut-il avoir sur la mobilisation électorale et militante des catégories qu’il prétend enrôler ?

Les auteurs intéressés à contribuer à ce numéro de Lien social et politique sont invités à transmettre le titre et le résumé de la contribution envisagée (une à deux pages maximum) avant le 1er septembre 2014. Les contributions s’inscriront dans un des trois axes précédents et présenteront les résultats d’une recherche ou des développements méthodologiques récents et originaux. Elles pourront aussi revêtir un caractère synthétique si elles abordent une question théorique en lien avec la thématique proposée. Les auteurs dont la proposition de contribution aura été retenue par le comité de rédaction seront invités à soumettre un article complet pour le 15 décembre 2014.