Parmi les multiples façons d’interroger la ville contemporaine, les chercheurs du Centre de Recherche sur l’Habitat ont aujourd’hui en commun de l’appréhender comme la résultante des interactions entre espace urbain et espace social. L’espace considéré dans ses formes physiques, est envisagé de concert avec l’espace considéré comme résultant d’un processus productif, engageant lui-même différents acteurs, individuels et collectifs, informels et institutionnels.

Le fait urbain, ou plutôt l’ensemble des faits urbains qui composent la ville, se tisse au gré des interactions entre individus, groupes et territoires, en mettant aux prises habitants et praticiens, pratiques du quotidien et politiques publiques, représentations « profanes » et discours politiques, administratifs, artistiques ou encore scientifiques. Dès lors que l’on considère les lieux urbains comme perpétuellement en devenir, modelés au quotidien par de fines interactions rituelles aussi bien que travaillés en profondeur par de lourdes tendances sociales, culturelles ou encore économiques et professionnelles, alors il est nécessaire d’en proposer une approche ouverte à l’ensemble de ces composantes.

C’est dans cette perspective que ce séminaire, initié en janvier 2010, revisite différents lieux de la ville, à partir d’enjeux contemporains qui les traversent et les travaillent : du logement aux édifices et espaces publics en passant par les espaces intermédiaires, et sans oublier les marges, quels questionnements et évolutions y pose la rencontre de ceux qui vivent, qui construisent et qui disent la ville ?

Patrimoines, Identités et Territoires

Au sein des relations qu’entretiennent les identités collectives sinon communes avec des lieux et des territoires, les patrimoines et les héritages culturels ordinaires et particulièrement les patrimoines bâtis, tiennent des places importantes. Parallèlement aux grands édifices des patrimoines nationaux, les petites constructions ou les édifices secondaires des patrimoines régionaux et locaux consolident des identités locales et des appartenances territoriales. S’attacher aux patrimoines ordinaires, à ce que certains Anglo-Saxons qualifient d’Heritage from below, n’est pas faire référence à des héritages qui ne sauraient être que des compensations face à l’effondrement de traditions ou qui ne seraient que défenses et réactions face à une mondialisation envahissante. Constructions emblématiques, traces d’histoires plus ou moins partagées ou réappropriées, familiarités urbaines et paysagères, ces petits patrimoines tiennent des positions suffisamment particulières dans les processus d’identification sociale et de repérage territorial pour mériter un temps d’arrêt. D’autant que ces patrimoines paraissent nourrir aujourd’hui tant le développement touristique que certaines formes du nouvel urbanisme. Bien au-delà de ce que Leonardo Benevolo dénonçait en son temps comme révisionnisme ou nostalgie. Après avoir consacré en 2011-2012 une journée aux phénomènes et processus de patrimonialisation, à leur description et à leur interprétation, le séminaire Lieux et Enjeux tiendra une nouvelle journée consacrée à quelquesunes des questions générées par une meilleure prise en compte de ces patrimoines ordinaires, tant dans le champ du savoir que dans celui de la protection et de la conservation.

Vers une politique culturelle du chantier, l’expérience HQAC à Ivry-sur-Seine

Cette séance du séminaire questionnera la place qu’un artiste plasticien a construite dans une ZAC (Zone d’aménagement concertée) de la ville d’Ivry-sur-Seine afin de questionner les relations que l’art peut entretenir avec l’urbanisme et, plus largement, les espaces urbains. Qui sont les publics ? Où sont les œuvres ? Comment le chantier, et plus largement, les sites en attente d’une fonction reconnue, peuvent-ils être les terrains d’une nouvelle perception sensible de la ville ?

Prospective et rétrospective : la ville en récits

Le contexte urbain actuel de concurrence entre les villes conduit ces dernières à construire des représentations d’elles-mêmes affirmant la manière dont elles devraient être ou se développer, les conduisant même à réinventer tout ou partie de leur histoire. Ces récits urbains fondés sur l’élaboration d’une « recette gagnante » de développement imposent souvent des choix surdéterminés, notamment en termes d’aménagement et de peuplement. L’exemple du ranking des villes selon leur capacité compétitive et attractive est à ce titre parlant : non seulement il se fonde sur des catégories de représentation (“creative class” par exemple) peu ou prou à la marge des échanges académiques, mais il pose pour acquis le présupposé selon lequel la ville est un acteur collectif homogène.

La politique urbaine est aussi influencée par ces représentations et ces discours à différentes échelles géographiques, du local au global. La gentrification annoncée (ou perçue comme une fatalité) produit des effets de réalité qui se concrétisent dans les stratégies et l’aménagement urbain. Comme tout projet urbain les écoquartiers s’inscrivent aussi dans ce type de récits de ville qui font usage du ou des passés pour définir un avenir possible ou plausible. Ces constats interrogent la prospective urbaine et son articulation à la rétrospective. Ils conduisent aussi à interroger les stratégies discursives « extra-institutionnelles », comme les mouvements de contestation de plus en plus présents dans la gestion des villes contemporaines lors de la mise en place de projets urbains d’aménagement (lignes à grande vitesse, grandes œuvres). Dans ces espaces de contestation ou de participation, les « jeunes énervés » des périphéries urbaines, les migrants internationaux sans droits de citoyenneté, les étudiants dans les régimes autoritaires opprimant la liberté politique et culturelle (entre autres exemples) ne peuvent-ils pas être considérés comme porteurs de discours sur la ville et de récits urbains aussi performatifs que ceux qui nourrissent le marketing urbain ?

Dessiner des interactions : l’intimité dans l’habitat individuel dense

L’architecture résulte d’un double mouvement : c’est d’abord un objet pensé et conçu par ses différents auteurs dont ses architectes. Cependant, elle n’existerait pas sans ceux qui l’habitent ou la jugent. La conception et la

réception, même si elles relèvent de disciplines ou d’approches différentes, sont donc consubstantielles, ce qui donne à l’architecture un statut hybride, technique et sociologique au moins. Cette séance du séminaire abordera ce couple conception – réception à travers des « cas » de logements à la fois individuels et denses qui semblent répondre à de réels défis architecturaux et urbains : la cité Manifeste à Mulhouse (architectes Nouvel, Lacaton & Vassal, Lewis/Block, Poitevin et Ban/de Gastines), les abords et transitions de maisons individuelles denses dans divers sites français, et les maisons en bande de Aalto en Finlande. Alors que les publications professionnelles présentent d’attrayants objets produits en petite série, très peu d’évaluations permettent de comprendre les atouts et défauts de ces édifices, et en particulier le dessin de l’intimité, de la mitoyenneté ou de la densité. En regardant les choses telles qu’elles sont conçues et telles qu’elles sont reçues, on interrogera la complexité de l’architecture, c’est-à-dire sa capacité à dénouer du conflit de voisinage ou à rendre le quotidien domestique plus facile.

Cela esquisse deux types d’acquis. D’un point de vue théorique, l’architecture devient anthropologique et les relations entre conception et réception se ré-agencent. Et d’un point de vue pratique, la réception vient informer la conception. Au-delà des acquis sur les cas choisis, ce sont ces questions plus générales dont cette séance voudrait débattre.

Crise(s) du logement ?

Quels sont les contours et la nature de la « crise du logement » à laquelle on semble assister depuis une vingtaine d’années ? Peut-on en définir précisément les acteurs publics et privés, les parcs de logements concernés et leurs formes d’occupation ? En tenant compte des pratiques sociales, des mouvements sociaux, des transformations de l’Etat et des collectivités locales, quels sont les moyens de résolution envisageables et à quels coûts ?

Habiter son environnement : approches croisées entre Sciences humaines et sociales et Sciences pour l’ingénieur

Cette séance s’appuie sur des recherches en cours, ou terminées récemment au LAVUE, menées en collaboration avec des équipes extérieures issues des champs SHS et SPI. Elle vise à identifier les éléments à l’interface méthodologique de ces différentes disciplines dans le champ de la recherche urbaine. Les tentatives pour saisir la ville contemporaine, à travers les relations entre les usages, les institutions, l’environnement physique et le contexte bâti, nécessitent de développer des approches innovantes, aux regards disciplinaires croisés. Un véritable défi se pose, qui porte au premier plan le débat autour du concept de la « transdisciplinarité radicale ». Que signifie cette posture lorsque l’on questionne les processus urbains dans un projet de recherche ? Quels en sont les enjeux théoriques et méthodologiques ?

La séance se propose de faire dialoguer des chercheurs issus de ces différentes disciplines à travers des expériences développant des approches transdisciplinaires (ANR Energihab – La consommation énergétique : de la résidence à la ville. Aspects sociaux, techniques et économiques ; ANR Eurequa – Evaluation multidisciplinaires et requalification environnementale des quartiers ; AXA Retroclime – Perception du confort et pratiques énergétiques dans un contexte de changement climatique ; ANR Green-Greenland CEP&S 2010).

Grands projets, constructions identitaires et mondialisation

Cette séance du séminaire Lieux et enjeux se veut une découverte des recherches en cours ou émergentes portant
sur les grands projets urbains initiés dans une volonté de reconstruction de l’image de marque des villes
européennes. Elle permettra d’inscrire certains aménagements dans un contexte de développement dont les enjeux
dépassent le territoire national, mais surtout se pencher sur les acteurs majeurs de ces changements en matière
d’image et, inévitablement, de pratiques urbaines et sociales. L’objectif est donc d’éclaircir les ambitions des
commanditaires, les résistances organisées ou accidentelles de la part des habitants, mais aussi les stratégies
d’image de la star-architecture qui se nourrit de ces grands projets qu’elle cultive avec soin. Dans un contexte de
concurrence de plus en plus acharnée entre les villes, l’instrumentalisation de l’architecture et de l’urbanisme est
devenue monnaie courante : à qui profite-elle et quels sont les risques qu’elle engendre ?

Des gentrifications ? Regards croisés

La gentrification des quartiers populaires constitue un champ de recherche désormais classique des études urbaines. Sous l’influence des théorisations anglo-saxonnes qui marquent le champ depuis le milieu des années 1960, de nombreux travaux sur la gentrification se sont appuyés sur une compréhension linéaire du processus, qui le décrit comme une succession de vagues d’arrivées de populations de plus en plus aisées auxquelles on associe des formes d’intervention sur le bâti existant de plus en plus marquées et des investissements aux profits toujours plus élevés. Dans un tel cadre théorique, la gentrification est ainsi décrite comme un processus possédant une temporalité et une forme spatiale bien particulières. D’autres travaux interrogent frontalement la linéarité même (spatiale et temporelle) de la gentrification en pointant la complexité des mécanismes du processus, et s’attachent à souligner l’articulation de ce phénomène aux autres dynamiques sociales et spatiales qui touchent les grandes agglomérations. Cette séance du séminaire Lieux et enjeux tient précisément à s’inscrire dans ce mouvement de la recherche sur la gentrification. Sur la base des réflexions croisées de chercheurs issus de disciplines différentes (sociologie, géographie, sciences politiques), et ayant récemment soutenu des thèses sur la gentrification, la séance de séminaire propose d’interroger la linéarité et l’inéluctabilité du phénomène et d’éclairer la diversité de ses formes, de ses temporalités et de ses acteurs.