La proposition s’attache aux effets de lieu qui influent sur les situations et dynamiques de vulnérabilité : soit dans l’idée que certains espaces, par leurs caractéristiques, sont constitutifs de la production de discriminations sociales (insécurité foncière, précarité matérielle ou environnementale, isolement, enclavement…), soit pour relativiser les dynamiques de valorisation/déqualification résidentielle dans le temps long des villes (quartiers nés comme « spontanés » mais évoluant en dur et échappant aux risques d’expulsion, marges territoriales évoluant en nouvelles centralités, concurrences foncières pesant brutalement sur d’anciens quartiers populaires, etc…).

En variant les échelles d’observation de ces lieux, nous souhaitons développer quelques propositions méthodologiques relatives à la temporalité des lieux habités. On connaît l’apport des méthodes longitudinales, biographiques en particulier, quand elles suivent des individus ou des groupes. La proposition porte ici sur des trajectoires de lieux habités, qui associent non moins heuristiquement une approche longitudinale à l’analyse transversale. Dans cette perspective, des variables de composition et de peuplement du bâti (voisinages ou entités plus vastes) dessinent les jeux d’influence pesant sur la mobilité tant sortante qu’entrante des habitants dans les lieux de référence.

 

Faut-il alors privilégier des méthodes rétrospectives (croisant éventuellement plusieurs sources de données) ou des suivis en continu (par un contact permanent ou des passages répétés) ? Peut-on associer ces deux sens d’observation, et selon quelles limites ? Un format d’étude par excellence est celui des observatoires de région ou de population, dont certains ont pour thème de mesure et de traitement des vulnérabilités environnementales, ou une sensibilité aux risques socio-sanitaires. Mais la méthode s’expose au biais de définir la vulnérabilité comme une catégorie donnée a priori, sinon largement construite par les politiques publiques. Nous proposerons plutôt de partir d’études menées dans des villes du Nord et du Sud selon des formats variés de lieux et de suivis : des immeubles enquêtés sur quelques années à Paris, dans le temps du doctorat ; des grappes résidentielles échantillonnant la capitale du Mali et revisitées à échéances de court et moyen termes.

 

Différents reculs s’attachent donc à reconstituer les histoires respectives des contextes d’habitation et des individus qui les occupent pour un temps. Si les contours de l’habitat ainsi échantillonné diffèrent dans ces études, plusieurs points nous réunissent : des choix raisonnés d’enquête privilégiant la significativité des espaces sur la représentativité démographique ; les relations pensées à travers ces lieux avec d’autres composantes et d’autres pratiques des villes. Nous invitons alors à dégager et à interpréter des profils d’évolution dans ces trajectoires de renouvellement, de substitution et de vieillissement des compositions résidentielles. Comment les mettre en perspective d’autres évolutions urbaines, d’autres facteurs de promotion sociale ?

 

C’est donc le processus de vulnérabilité qui se dévoile : entre ceux qui restent dans la place tout en progressant dans le cycle de vie (comme acteurs déterminés à voir leur environnement se transformer ? comme captifs de secteurs qu’ils ne peuvent quitter ?), et ceux qui bougent, eux aussi pris dans un jeu de filtrages et de choix relatifs. Comme une tendance d’ensemble à la précarisation des lieux, ou comme le résidu de transformations positives, de type gentrification ? Peut-on transposer à de micro-territoires, appropriés et représentés, les termes de « carrière » ou de « panne d’ascension » justifiés pour des individus dans l’analyse biographique ? Ou faut-il se référer à une théorie des cycles urbains pour monter en généralité dans l’analyse ?